Il est déjà trois heures du matin et elle n'arrive pas à trouver le sommeil. Peut être parce qu'il est dans la chambre d'à côté, le torse nu allongé auprès de sa mère et, comme à son habitude, il lui carresse les cheveux en dormant. Nezumi a plusieurs fois entrouvert la porte de leur chambre, la peur au ventre et son courage avec elle afin de violer leur intimité. Que font-ils à rigoler ainsi ? Ce n'est plus de leur âge! On ne doit pas batifoler à quarante ans. "je sais pourquoi mon père l'a quitté ! se vante t-elle effrontément devant ses camarades de lycée. c'est une femme de mauvaises vies! une mauvaise japonaise! Elle doit faire honte à mon père!" Cette nuit, une nouvelle fois, ces pensées l'obsèdent : que font-ils ? "Je ne les entends plus! Sans plus attendre, elle ferme la fenêtre face à la baie de Sagamie et se dirige d'un pas assuré vers la porte donnant sur le couloir où déjà la pénombre la guette. elle n'a pas refermé la porte derrière elle qu'une angoisse insidieuse monte en elle. La gorge nouée, elle fait un pas puis un autre et enfin reste immobile, cherchant la suite à donner à son entreprise. A un mètre d'elle, elle pourra saisir la poignée et ouvrir doucement la porte de la chambre. il n'y a jamais de verrou. Rien qui l'empêchera de briser ce silence lourd de sens. Dans une seconde, Nezumi les verrait et montrera du doigt ce couple illégitime. Elle reprend sa respiration et entrouvre la porte. Il fait si sombre qu'elle a du mal à distinguer les silhouettes. Finalement, les images se précisent. Seul l'amant de sa mère est allongé au milieu du lit, les draps tombant par terre, torse nu. Nezumi, quelques secondes durant l'observe. Il est tout de même séduisant cet abruti et si jeune pour sa mère. Elle a envie de s'approcher de plus près mais... "Où est-elle ?" La gorge nouée, elle se retourne d'un geste vif. Personne. Nezumi remet ses cheveux en place et, la main sur le ventre, ouvre la porte en grand. La chambre est vide et le silence inquiétant. Sa mère ne dort pas dans sa chambre. L'adolescente avance d'un pas sûr et s'approche du lit où l'amant se repose. Son visage est doux. On pourrait lui donner son âme.
D'un geste brusque, l'effrontée le claque et recule. elle veut rigoler mais les circonstances l'obligent à garder son sérieux. Elle se tient debout, au dessus de l'amant de sa mère, cet homme de trente ans qui a ravi la place de son père. Hébété, il se redresse péniblement et se frotte la joue. Il ne semble pas comprendre. Nezumi ose sourire enfin et s'apprête à réitérer son geste mais l'amant retient sa main. Il a retrouvé ses esprits plus vite que prévu. Il serre sa main et se lève, lentement en la regardant droit dans les yeux. A présent, elle a peur mais ne peut s'échapper. Il est devant elle, en colère. Ses lèvres retroussées trahissent une haine qu'elle n'avait envisagée un instant ; si bien que la jeune fille regrette déjà son geste.
"Que fais-tu debout à une heure pareille ?!
Mais lache moi!" Nezumi se débat sans succès. L'amant est décidé, pour une fois, à ne pas se laisser faire. Il regarde la jeune fille de seize ans gesticuler. Il sait qu'il a le dessus et que d'un geste, elle peut recevoir la punition que sa mère n'a jamais osé lui donner. Il sait que d'un geste, il peut retrouver son honneur et sa dignité. Il faut qu'elle le respecte. Mais il lache sa main et la repousse.
"Je comprend pourquoi ton père n'a pas voulu de ta garde!"
Nezumi ne sait que répondre. D'ordinaire, elle lui aurait donné un coup de pied ou jeté un objet de sa portée puis aurait fui jusqu'à sa chambre. Elle aurait préféré recevoir une giffle ou être punie mais les mots sont plus douloureux que les actes. L'amant ne voit pas qu'elle souffre ou l'ignore délibérément. Il se recouche.
"ferme la porte en sortant"
Tel un pantin, ses jambes avancent vers le couloir, toujours sombre et après quelques secondes d'hésitation et cherchant une répartie qui ne vient pas, elle ferme la porte derrière elle. Puis, l'amant put entendre la porte de la chambre de l'adolescente se refermer doucement...
Il est dix heures du matin et Nezumi dort toujours. Pourtant les cours de la jeune fille commencent à huit heures moins dix. Son professeur de mathématique n'a pas dû s'étonner en voyant son absence. D'ordinaire, elle était toujours excusée par sa mère ou copiait son écriture en s'inventant des situations rocambolesques. Ce matin, le coeur n'y est pas. Un bruit sourd inhabituel se fit entendre. Il vient de la cuisine.
"Ce doit être Lui encore ! Il me le paiera !"
Quinze minutes plus tard, elle est en bas de l'escalier, rajustant sa mini jupe et rabaissant ses longues chaussettes blanches. Un livre sous le bras, elle s'avance prudemment essayant d'éviter de rencontrer l'autre sur son passage. En vain!
"- Quoi ! tu n'es pas en cours à une heure pareille ?!
- De quoi je me mèle !!
- Où est ma mère ?
- A ton âge, on était sévèrement réprimandé lorsque l'on séchait un cours! (Nezumi croque une pomme bruyammant) Mes parents veillaient à ce que mes notes soient excellentes et me professeurs aussi ! Les jeunes de maintenant se moquent de tout ! de leur ainés, de leur famille, de l'éducation ...
La porte se ferme bruyamment derrière l'impolie, satisfaite de ce nouveau manque de respect envers son beau père. Elle allait sortir lorsqu'elle remarque une veste bleu en coton. Elle tate le tissu, fit virevolter la veste neuve s'imaginant devant un taureau et l'enfile la serrant contre elle si bien qu'elle sentit la dureté d'un paquet ou d'un gros carnet.
" Il faut vérifier !"
Précautionneusement, elle fouille les poches et se saisit du portefeuille en cuir usé de l'amant. Une idée malsaine germe dans son esprit. Trois secondes après, la veste est de nouveau sur le porte manteau et Nezumi dehors, courant à perdre haleine. Elle a le sourire aux lèvres. Depuis une heure, Nezumi arpente les rues de Kamakura. Les mains dans le dos, elle traine des pieds.Il est onze heures et demi et déjà son ventre gargouille. Hier, à cette heure là, elle écoutait le professeur de langue conjuguer les verbes en anglais. Au revoir, les devoirs de maths et le professeur de langue, bonjour le centre commercial et merci au porte-monnaie du petit ami de maman. "J'en ferai bon usage ! Direction le centre commercial !"
Nezumi déambule le long des grands couloirs deserts du kawai center. Un sac en bandoulière et sa cannette dans une main, elle détaille le contenu des vitrines animées et colorées avec avidité et surprise. L'amant venait sans doute de recevoir sa paie de la semaine et comptait la dépenser vu tous les billets qui s'aglutinaient dans son portefeuille. Elle n'a jamais eu autant d'argent entre ses mains. Elle veut les tater une nouvelle fois mais de peur qu'on les lui dérobe, reserre son sac contre elle. A présent, elle peut s'offrir tout ce qu'elle désire et avoir un instant d'oisiveté. Que va t-elle acheter ? Ses copines lycéennes portent toutes du parfum. Du parfum français. Chanel... Jean Paul Gauthier... Yves Saint Laurent... Elle hésite. "Pourquoi du parfum, puisque je n'ai qu'à prendre celui de maman!!" Elle tourne les talons et se lance à corps perdu dans une chasse frénétique : trouver l'objet de ses rêves. Avant ce soir. Avant que l'amant ne se rende compte qu'elle a séché les cours. Il lui faut dénicher la pièce rare. Le vêtement qu'elle portera longtemps. ou les bottes... Ses yeux s'arrêtent sur l'objet de ses rêves. La paire de bottes qui marquera sa personnalité et la différenciera de ses camarades. Une paire de bottes rouge de grandes marques : des louboutins, à plateforme. " Immonde!!! aurait dit sa mère" Mais elle les trouvait géniales. Tout à fait pour elle. Avec une rapidité déconcertante pour l'adolescente paresseuse qu'elle est, elle s'engouffre dans la boutique à sa musique rythmée accueillante et entrainante. Il y fait très chaud, à moins que ce ne soit la peur de ne pas trouver sa pointure ou d'être devancer par une autre fille. Nezumi est prête à se battre. Une fois les bottes remises par la jeune vendeuse aux cheveux roses, Nezumi se déchausse et pose ses baskets jaune fluo à côté de la boîte contenant l'objet précieux. Elle semble vouloir les comparer.
Les bottes rouges lui sied à ravir. Elle se trouve jolie avec. "super! la complimente la jeune vendeuse. Ca te va hyper bien!" nezumi rougit faussement.
"- Ca change des baskets! C'était des Nike détournés!
- Oui! Ce n'est plus la mode!
- (pas très sympas cette apprentie vendeuse! Elle se prend pour qui ?)
- Le compensé allonge ta silhouette ! et le rouge est une couleur très gaie qui te va très bien! Tu as fait le bon choix! Tu as quitté l'école toi aussi ?
- Comment ça ? Ce n'est pas un job pour toi ?
- Non c'est mon travail ! Et toi ?
- J'ai pas cours aujourd'hui !
- Alors, je t'invite à boire un truc! Ca te dit ? "
Nezumi tate son sac. Elle devine aisément que le prix des bottes a engouffré le contenu du porte-monnaie et cette vendeuse est une vrai aubaine pour elle.
- Ok ! On se retrouve vers quelle heure ?
- j'ai une pause dans une heure
- Ca marche ! à dans une heure! je repasse ici!
- Je m'appelle...
- T'inquiète ! A tout à l'heure!
Nezumi dévale déjà l'escalator et ne veut surtout pas entendre son nom.
Elle a couru si vite qu'elle en est essouflée. Elle esquisse un sourire : elle se sent ridicule. Pourquoi autant de manière ? Cette jeune fille a l'air sympathique au fond. Et en plus, elle lui offre un verre sans même la connaitre : c'est si rare au Japon de nos jours... Il est 13 heures et elle a une heure devant elle mais pas le moindre sou pour manger un morceau. Faire la manche ? Et si on la voyait, quelle honte! Elle regarde l'objet du délit à ses pieds."Ca en vaut la peine!!" Elle décide de passer son temps autrement. La nourriture attendra la fille aux cheveux roses. Elle paiera chère de se montrer aussi hospitalière. "Elle paiera mon déjeuner" Elle entre dans la célèbre boutique Fiou world afin d'écouter quelques morceaux. Les derniers groupes punks ! Elle longe les allées où s'offre à elle des milliers de CD. Son sac en bandoulière assez gros lui donne une irrépressible envie. Voler un CD. Et courir à perdre haleine. Elle regarde au dessus de ses épaules. Trois vigiles font leur ronde. Oser ? Se dégonfler ? Elle sent que si elle doit se décider c'est maintenant. Elle saisit un CD au hasard. Elle le regarde. Il faut qu'elle déchire l'emballage contenant la puce électronique. Personne ne la regarde.
Elle respire un grand coup mais sa main ne veut pas obéir. Sa main refuse de commettre le geste irréparable une nouvelle fois. Elle a peur mais cette peur lui donne un courage qu'elle n'aurait jamais soupçonné. Mieux, une excitation monte en elle! Il n'y a personne à cinq mètres d'elle. Avec une rapidité étonnante, elle se baisse faisant semblant de ramasser quelques choses et déchire l'emballage en plastique qui retient le CD prisonnier. Elle se redresse. L'objet est toujours dans sa main. "Il faut que je le mette dans mon sac, à l'abris des yeux et des caméras" Elle a chaud et pense que tout le monde sait ce qu'elle veut faire. Que tout le monde l'épie et est prêt à la dénoncer dès qu'elle aura mis ce CD dans son sac. Elle avance dans les allées et par inadvertance fonce sur un jeune homme qui fait tomber une partie du rayon sur le sol. Il porte un baggie bleu, il ressemble à un mineur tant la couche de crasse est visible sur ses ongles et sur ses cheveux. Elle s'avance pour l'aider et s'excuse. Il marmonne un" ramasse maintenant avec moi!" Son CD est par terre lui aussi. Il le remarque, le saisit puis le lui remet en souriant. "Bonne stratégie! mais fais attention aux caméras! Ils ont l'oeil partout!" Le sang de Nezumi se glace. Elle dépose le CD sur une des lignes du rayonnage et s'enfuit rapidement sans demander son reste.
Elle sort du centre commercial et s'assied au seul endroit de libre pour se reposer : le trottoir légéremment mouillé. Elle admire ses bottes. Les essuie du revers de sa manche. Elle se met du rouge à lèvre, puis mange un bonbon à la menthe offre par Fiou World et regarde les passants. Elle décide de passer le reste de l'heure à détailler les fringues des jeunes qui entre dans le centre commercial. " Toi, tu devrais repasser tes vetements! toi, ta jupe est trop longue ! ..." En réalité, elle s'ennuie, elle se lasse déjà de sa journée de liberté. Que font ses camarades de classe ? Et l amant a t il découvert son vol ? Assise sur le trottoir, Nezumi rêve. Elle a froid mais elle ne veut pas quitter ce bout de trottoir. De plus, ses jambes refusent d'obéir. Comme sa mère, elle veut fuir. Et ne plus rentrer. Elle veut oublier sa mère, cette insoumise, cette femme instable et infidèle. Peut être est-elle partie définitivement. Elle fouille nerveusement dans son sac et sort un paquet de cigarettes entamés triomphalement. Elle en allume une, crache la fumée et sourit aux passants choqués. Elle entend des "quelle jeunesse !" et des " quelles vulgarités !" blessant mais elle ne laisse rien entrevoir. Elle a son honneur tout de même. Cette cigarette est comme un soulagement, une bouffée d'air frais. Elle se lève, prend la boîte contenant ses anciennes baskets et jete le tout dans la poubelle. Il est l'heure de profiter de la fille aux cheveux roses.
Justement, elle est sortie plus tôt et docilement l'attend. Sans sa tenue de serveuse, elle a l'air d'une écolière comme une autre. Elle lui fait penser à sa cousine Amaya qui quoi qu'elle fasse a toujours l'air d'une gourde. Nezumi la détaille de pied en cap. "Elle travaille et pourtant, elle est mineure. Où sont ses parents ?" Nezumi s'interroge. Peut être que ses parents l'ont abandonnée ou oubliée. A moins qu'elle doit peut-être travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. La jeune fille aux cheveux roses l'accueille chaleureusement. "Ah te voilà! Mes patrons m'ont laissée partir plus tôt! C'est cool! " Nezumi ne lui répond pas et l'entraine avec autorité vers le premier snack venu. Elle a faim et cette fille peut lui raconter n'importe quoi, elle s'en fiche. Elle rentre dans le snack et se dirige sans vérifier si sa compagne la suit vers le comptoir où un serveur essuit inlassablement les verres.
" Un pepsi menthe ! Deux beignets de tempura de crevettes! Une glace aux amandes!" Stoïque, le serveur attend la commande de la fille aux cheveux roses. Elle choisit un simple soda et suit Nezumi. Les deux jeunes filles s'installent face à face autour d'une petite table ronde, à la française. Elles se croiraient dans un bristrot.
- Tu avais très faim! demande la jeune fille
- Oui, j'ai juste pris une pomme ce matin !!
- Et tes études, tu en es où ?
- ... ( elle avale le dernier beignet goulûment)
- Tu as raison, ne parlons pas étude !!!
- Et toi ? Tu faisais quoi avant de tout arrêter ? Ce doit être géniale de gagner de l'argent ! d'être indépendante et tout et tout ...!!
- Oh, tu sais, mon salaire est très faible! je gagne à peine de quoi payer le loyer du foyer et à manger. heureusement que ma propriétaire me fait à manger chaque fin de semaine!
- Tu vis dans un foyer ?
- Oui, un foyer de jeunes filles depuis plus d'un an... (la jeune fille esquisse un faux sourire gêné) Plutôt une auberge de jeunes filles ! Il y en a qui sont enceintes et qui ont été rejetées par leurs parents. Elles vivent recluses dans une chambre avec uniquement la pension versée par les parents du père pour qu'elles ne fassent pas d'histoire !
- Ohhhh ! C'est trop atrôce! si je tombe enceinte, je me suicide ! Comme dans jeunes filles fleurs fraîches ! Tu ne connais pas c'est un vieux film d'après guerre !
- Il ne faut pas dire ça ! Le suicide c'est sérieux !!
Mais la jeune délurée n'écoute pas. Elle termine son pepsi menthe et se lève puis, avec désinvolture, lui lance " j'y vais, tu paies ?"
La jeune fille dépose un billet et la retient par le manche. Nezumi se dégage et recule comme pour se défendre en cas d'attaques imprévues.
"On se retrouve demain, même heure ?" Elle réfléchit. Demain, elle a cours. "elle semble l'avoir oubliée"
- J'ai cours demain mais après, oui! Passe moi ton numéro, je te rappelle!
- 235 56 22 45 - Botan !
- Je t'appellerai Pivoine !
- ...
Nezumi ouvre les portes de l'appartement. Elle glisse d'abord une tête à l'intérieur comme un sonnard puis, entre et referme la porte derrière elle. L'amant ne semble pas être là. Il est peut être parti travailler. Il commence son service au restaurant vers 15 heures. Elle lance son sac par terre et se met à visiter l'appartement comme pour y faire des découvertes, percer des secrets inconnus. Elle est devant la porte de la chambre de sa mère. Enfin elle peut y entrer en plein jour sans crainte de se faire prendre. Nezumi n'en sortira pas sans trouver de réponse à ses multiples questions. Elle s'allonge sur le lit et respire les draps. Elle recherche leur odeur mais les draps sont propres. Loin d'être déboussolée, elle se met à genou et regarde sous le lit. Elle cache bien des livres sous son lit, peut être que sa mère en fait autant ! Rien. Seule la poussière occupe l'espace. Elle ne prend pas la peine de ranger et se dirige vers la commode en bois laqué. La matiére est douce au touchée. Elle veut poursuivre ses investigations. Ouvrir les tiroirs et tout jeter par terre. C'est si tentant ! Puis, fouiller, déchirer, bruler les documents ininterressants. Peu importe la colère de l'amant. Il n'est pas chez lui ici! Il est un intru qui prend un peu trop ses aises ! Il n'a rien à lui dire ; elle a tous les droits.
Nezumi, forte de ses convictions, ouvre le premier tiroirs. des factures, des factures et des notes. Rien de bien secret. Le second petit tiroir attise sa curiosité. Il regorge de photos. Elle retire le tiroir de l'orifice et répand le tout sur le lit puis commence le tri. Photo de naissance ? On s'en fiche !! Les vacances ? poubelle !!! "Ah !" Nezumi fronce les sourcils. Elle a trouvé La Photo. Elle est abimée. Elle doit dater d'il y a quelques mois cependant : sa mère a dû la saisir, la retourner, la serrer tant de fois dans ses mains qu'elle parait usagée. Elle est sale également mais Nezumi reconnait la personne qui y est représentée pour l'avoir maintes fois vue et revue lors des fêtes familiales. Sa mère se tient serrée contre un homme qui n'est pas le sien. Elle arbore le sourire de la femme séduite. La femme de petite vertue qui ne s'inquiète pas de sa réputation. L'amant a forcément découvert cette photo. Cette preuve irréfutable d'une trahison évidente. Cette femme insatiable aime un autre homme. Un homme qu'elle n'est pas allée chercher bien loin puisqu'il s'agit de l'oncle de Nezumi. Le portrait craché de son père mais la jeunesse en plus. N'a t-elle pas honte d'humilier ainsi sa famille ! Ne sera t elle jamais rasassiée !
Nezumi se laisse tomber sur le lit et hésite : déchirer cette photo ou la conserver comme preuve contre sa mère, cette fugueuse irresponsable. Cette femme qui a démissionné, il y a bien longtemps de son rôle de mère et que Nezumi arrive pas à appeler Maman. Tel un pantin, l'adolescente saisit la preuve de son infidélité et la glisse dans sa poche. Elle décidera plus tard de son sort. Inutile de chercher plus avant. Cette découverte lui suffit. Elle a le coeur déchiré. Sa vie n'est pas stable. Elle part en lambeau. Elle ne prend pas la peine de ramasser les documents répandus sur le lit. Elle ouvre le second tiroir et prend son livret : il contient une carte bancaire et des documents que sa mère conserve jusqu'à sa majorité. Peu lui importe les études dans les grandes universités ou la première voiture, Nezumi dépensera cet argent à sa guise.
Il est déjà onze heures et ces heures d'errement dans les rues de Kamakura l'ont fatiguée. Son téléphone n'a plus de batterie. L'amant a t il cherché à la joindre ? Est il en colère ? Le bar en face de la gare est ouvert toute la nuit et toute la jeunesse désoeuvrée de la ville s'y réfugie. Elle passe la porte. Malgré son âge, personne ne l'arrête. Mieux, on lui serre la bière qu'elle commande. Elle n'est pas plus étonnée de voir un homme plus agé entreprendre la conversation. Il est saoul et ses vêtements sentent la même odeur que son haleine. Mais Nezumi ne s'enfuit pas ; pire, elle lui répond et lui commande un verre. Ce "vieux" sera son compagnon de beuverie pour la nuit.
Nezumi est réveillée par le choc de sa chute sur le sol. Elle a un mal de crane effroyable dont la femme qui lui fait face ne semble pas se soucier. Elle semble exaspérée. Un homme, le barman d'hier soir, la pousse et aide la jeune fille à se redresser, tant bien que mal.
"Va nous faire deux cafés et laisse-nous, femme!" Une fois assise, nezumi se rappelle d'une partie de la soirée de la veille qu'elle a passé à chanter et à goûter les différents bières importées. "Il faut que tu manges un peu ! Raconte moi ton histoire ! Où sont tes parents, jeune fille!"
Il n'aura aucune réponse. Uniquement un "merci" quand il lui tendra des gateaux secs et le café promis. "ok, si tu ne veux rien dire, à ta guise ! Mange ! Ca fait du bien!" La femme surgit et fait mine de nettoyer le comptoir, puis elle se met à hurler :"Nous ne voulons pas de problème avec une mineure !!" "Mais, tais toi, femme! Tu ne vois pas que c'est une fugueuse !... On pourrait l'embaucher pour le service du soir!" Nezumi se redresse : "C'est combien ?"
Fier de son petit effet sur l'adolescente, il rit à gorge déployée, ote son tablier, le pose devant Nezumi et lui répond " C'est pas cher payé mais c'est 600 yen de l'heure. Qu'en dis tu ?" Nezumi se rappelle de la jeune fille aux cheveux roses. Elle est libre elle, au moins! Elle se voit louer une chambre dans une auberge et gagner sa vie le soir dans le bar. Génial, pense t elle. En guise de réponse, elle lui sert la main.
Pivoine attend la jeune fille sous la pluie. Patiente, elle regarde les annonces publicitaires diffusées sur les buildings de la ville. S'étalent devant elle tous les produits que la vendeuse qu'elle est ne pourra jamais s'offrir. Pivoine a de la chance, malgré tout, car elle a su conserver des gouts simples. Elle n'aime pas le luxe et se contente certain soir de la semaine de bouillie de riz ou de nouilles. En revanche, tous les samedis, elle agrémente ses repas d'un peu de viande ou des beignets de crevettes venant du bar du centre commerciale. Le barman la trouve sympathique et, en échange d'un peu de ménage, certains jours, il pense à elle lorsqu'il lui reste des plats non consommés. Elle vit ainsi. C'est très dûr mais elle y arrive. Elle peut se permettre d'inviter une amie une fois dans le mois mais dans ces cas là, elle sait que la fin du mois sera plus rude. Et elle sait qu'elle peut compter sur la propriétaire de l'auberge de jeunesse. Elle apprécie beaucoup cette femme travailleuse. Il y en a peu comme elle.
Enfin, Nezumi pointe le bout de son nez. Elle est de bonne humeur. Ses bottes rouges claquent sur le trottoir et elle en rajoute. Elle sifflote même, une cigarette à la main.
"Alors, Pivoine, ça fait longtemps que tu attends!... Je suis allée m'acheter des cigarettes ! Tu en veux ?" Un peu perturbée par la vision d'une enfant avec une cigarette, Pivoine n'ose répondre. Visiblement gênée, elle refuse poliment. "Devine ce qu'il m'arrive !" "heu! Je ne sais pas ! raconte!" "Je quitte l'école et je me met à travailler comme les adultes!!"
Pivoine reste immobile et ne peut contenir un cri d'effroi. "Et tes études ? Tu es folle ?" "Comment ça ? Et toi, tu vas toujours à l'école peut être ? ... Non, j'en ai marre d'étudier, cela ne mène à rien. " Et ton avenir ?" "Je vais être serveuse. j'ai déjà signé" "Tu ne feras pas ça toute ta vie" "On verra, après j'ouvrirai mon propre bar ... et je t'embaucherai bien sûr!!" "Mais !!!" "Tu n'es pas ma mère Pivoine ! cesse donc un peu !"... L'adolescente entraine sa camarade dans les rues désertes de Kamakura. Le temps est maussade. Pivoine aussi. Elle se revoit quelques années plus tôt, à fuire un monde qu'elle jugeait indigne d'elle. Elle regrette d'avoir quitter sa famille pour l'inconnu, pour la pauvreté, le rejet des autres et l'ignorance. Nezumi fera la même expérience qu'elle et l'amertume arrivera bien assez tôt. Pourtant, Nezumi n'a pas connu l'avortement dans une salle sordide avec un pseudo médecin, puis, les infections, la souffrance et enfin la dépression. Pivoine la regarde pourtant avec beaucoup d'indulgence. Mais ces deux là ne se comprennent pas vraiment. La jeune fille aux cheveux roses n'a pas choisi la rue, les fins de mois difficiles à compter les quelques yens récupérés au fond de son sac ou pire, dans la rue. Elle n'a pas eu le choix de mendier certains soirs et rentrer tard dans la nuit sans avoir récolté suffisamment pour s'acheter le riz du repas du lendemain. Les larmes sur ses joues sales sont encore dans sa mémoire et elle ne veut plus revivre cette souffrance ni voir une autre jeune fille vivre ce qu'elle a durement cherché à éviter. Sans succès. Pivoine se rappelle de sa jeunesse insouciante à trainer avec ses amis, les cosplay le mercredi après midi et les sorties dans les bars de la capital le soir. Cachant à ses parents ses sorties ... et ses rencontres. Heureuses comme malheureuses. Un jour, elle reviendra auprès des siens. Mais pour l'instant, elle a peur.
...
(A suivre)