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Mémoires de bidasse
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De décembre 1995 à août 1996, j'ai effectué mon service militaire. Une période "inoubliable", au sens propre. Une parenthèse dans ma vie où l'on m'a propulsé dans un univers totalement absurde, régi par des codes dont j'ignorais tout, et dont la finalité globale m'échappe encore aujourd'hui... Je raconterai dans ce blog (une fois par semaine) la chronologie de mon service en prenant les épisodes les plus drôles ou les plus stupéfiants. Repos !
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| Mondo Météo (1)Fri, 04 Jul 2008 08:11:00 +0000 Je suis donc affecté au service météo en tant que aide-météorologiste. En attendant de savoir en quoi consiste ce poste à (certainement très) hautes responsabilités, je suis présenté à mes supérieurs : Madame Machin, une ingénieur dépêchée par Météo France, dirige le service. Si le sergent-chef Bouledogue voyait ça? Non seulement, c?est une femme qui commande, mais en plus, c?est une civile ! L?ennemi est dans Troie. Je suis comme Charlton Heston rencontrant enfin un semblable sur la planète des singes. Je m?apprête à l?appeler « maman » en tendant mes bras vers elle, mais son ton froid met tout de suite une distance entre nous. Heureusement, l?adjudant-chef Truc, un grand gaillard moustachu, le sergent Bidule, un roux rondouillard, et le sergent Chose, un brun carré, sont de prime abord très sympathiques. Ce qui est quand même un comble?
Un appelé, que je serai amené à remplacer, me met au parfum : les gradés sont sympas, le travail est facile et on est en 5-9. En 5-9 ? Je n?ai pas sur moi le carnet des codes secrets de l?armée française ni de machine Enigma, et je suis bien en peine de comprendre.
-Cela veut dire 5 jours sur base, 9 jours de récupération.
Récupération ? C?est si dur que ça ? On va m?envoyer dans un centre de remise en forme pour appelés, comme les espions après des missions périlleuses derrière le Rideau de fer ? Ou bien est-ce que? J?ai peur de trop bien comprendre.
-De récupération? où ? -Eh bien, chez toi ! -Chez moi ? -Chez toi ou ailleurs, tu fais ce que tu veux ! T?es libre !
Libre ? On ne va pas m?obliger à porter un bracelet électronique à la cheville ? Non, non. Une semaine sur deux, je serai en vacances. J?arriverai le dimanche soir pour repartir le vendredi en fin d?après-midi, et je ne reviendrai que neuf jours plus tard? Mais ils ne veulent pas de moi ou quoi ? Autant me réformer tout de suite ! Je crois rêver, quand même. Il y a encore trois minutes, j?étais un cochon entrant à l?abattoir, maintenant on m?annonce que non seulement je ne finirai pas en saucisses mais qu?en plus j?aurai à vie une mare de boue pour moi tout seul? 5-9 !! Plus fort que les 35 heures. Travailler moins pour gagner autant (soit 516 francs). Il n?y a que l?armée pour inventer un truc pareil. Les militaires, ça ose tout, c?est même à ça qu?on les reconnaît?
Certains autres privilégiés sont en 7-7 mais la grande majorité est évidemment en 5-2. Pour les gars du Nord qui doivent changer de train à Paris, cela signifie chaque semaine arriver chez eux le vendredi à 23h et repartir le dimanche à 15h? Je sens que je vais faire des jaloux. Madame Machin me conseille d?ailleurs de ne pas dire à mes camarades que je suis en 5-9. Cela me paraît difficile. Ils vont bien se rendre compte que je ne suis pas là une semaine sur deux, non ? Et d?ailleurs, pourquoi ce 5-9 ? Elle me répond que deux appelés sont affectés à la météo et qu?il n?y a du travail que pour un, donc on alterne ! De l?absurdité considérée comme un des beaux-arts.
Il s?agit maintenant de savoir ce que je vais faire durant ces cinq jours. Quand je finirai mon service, on me remettra un « Certificat de pratique professionnelle » qui résumera mes activités :
-Responsable du bon fonctionnement des appareils de réception de données, de la transmission de cartes « MIFOR ». -Seconde le prévisionniste dans la préparation de l?exposé météo quotidien à l?intention des pilotes. -Met en ?uvre les cartes météo.
Matériel mis en ?uvre : -Micro-ordinateur, photocopieur (!)
Mouais? Personnellement, je dirai plutôt :
-Responsable de la photocopie, du coloriage et de l?accrochage au mur des cartes météo.
Matériel mis en ?uvre : -photocopieur, crayons de couleurs, balai, serpillière, machine à café.
Plus précisément, je dois chaque matin réceptionner par fax des cartes météo de la région et de la France, qui sont consultées par les pilotes avant leurs missions de bombardement. Puis, je colorie les différents courants et j?accroche les cartes au mur. Ça y est, j?ai fini !!!!! Le mot « aide » est presque trop fort, à la limite de la prétention. Ceci étant dit, les pilotes ne partiraient pas sans mes indications. Et c?est là que la fonction d?aide-météorologiste prend toute sa grandeur. Mon « Certificat de bonne conduite », reçu lui aussi à la sortie, le soulignera d?ailleurs avec un certain lyrisme :
« A participé à la défense de la nation, fait preuve d?une bonne conduite et rendu de loyaux services pendant sa présence sous les drapeaux. »
Yeah baby, yeah ! | Après la pluie, le beau tempsFri, 27 Jun 2008 10:50:00 +0000 Sortir d?une base militaire où l?on a passé près d?un mois coupé du monde est une sensation unique. Plus qu?un soulagement, c?est un renouveau, une seconde naissance. J?imagine que sortir de prison ou d?une « nuit Jean-Luc Godard » doit procurer le même type d?impression. Partir de la gare de Toul en direction de Paris vous donne le vertige. Peut-être qu?on n?y reviendra plus, peut-être que le gouvernement va être renversé sous peu, que l?anarchie va s?installer et que les autorités auront d?autres chats à fouetter que de courir après des appelés déserteurs. En attendant, on savoure le moment présent. Croiser des femmes dans le hall de la gare a déjà été un choc, mais voir des vaches, des cyclistes, des moutons, des voitures, des villages et des collines relève de « La Quatrième Dimension ».
À Paris, je retrouve la famille, à qui je relate mes exploits. Les « le calot n?est pas un vagin » et autre « Vous portez des tutus ! » font leur petit effet. Moi-même, je ris, je me sens tout léger sans mes Rangers. Mes copains hallucinent. La plupart se sont fait réformer P4, ils voient tout ce qu?ils ratent. La perm? dure huit jours, le luxe ! Mais j?ai à peine le temps de me réhabituer aux douches chaudes, aux vêtements confortables et à la bonne bouffe qu?il me faut remettre ça. Le lundi 8 janvier 1996, je reprends le train, la mort dans l?âme. Seule consolation : les classes sont terminées et je vais avoir mon affectation. À moins qu?un gradé un peu vicieux ait rayé sur mon dossier les deux premières lettres de « inapte » pour me renvoyer à Drachenbronn, je devrais occuper un poste administratif. Rien de bien palpitant, mais au moins, je ne ramperai pas dans la boue et ne désamorcerai pas de mines.
Le train arrive à Toul, à 22h34. 250 appelés en descendent. Certains ont encore sur l?estomac le rôti préparé à midi par maman, pour leur donner des forces. Un renvoi salvateur leur permet de retrouver des effluves de flageolets. En nous voyant sortir de la gare, nos chers gradés se regardent, affolés. Quoi, les gars ? Vous avez oublié les colliers de fleurs, c?est ça ? En réalité, il n?y a pas assez de cars pour nous ramener tous à la base. Je rêve ! Je retrouve mon armée française, efficace et prévoyante, qui n?a évidemment pas changé en une semaine. Au bout d?une demi-heure, une délégation se forme spontanément pour aller s?enquérir de notre situation.
-Sergent, qu?est-ce qu?on fait ? -Vous attendez !! -Mais? pourquoi ? -Parce que je vous le demande !!!
Mesdames et messieurs, voici l?ambidextre de la connerie. À tous les coups l?on gagne ! Les portables n?existant pas à l?époque, une première fournée de chanceux embarque à bord des deux (!) cars. Une fois arrivés là-bas, les chauffeurs reviendront avec des renforts. Eh bien, on a le temps ! On s?assied sur le trottoir, on discute de tout et de rien, du dernier James Bond (« GoldenEye »), de ce qu?on a fait en perm?, on s?échange des recettes de rôti aux flageolets, etc. À 1h15 du matin, les cars arrivent enfin ! À 2h, nous sommes à la base. À 5h45, nous sommes réveillés. Bienvenue à Toul !
Aujourd?hui, pas de cours d?armement, pas de marche forcée, pas d?inspection surprise des chambres, pas d?invectives machistes? Non, les classes sont bel et bien terminées ! Nous sommes devenus des hommes. Qu?allons-nous faire en attendant nos affectations ? Eh bien rien, bien sûr, cette question ! Nous glandons dans les chambres et les couloirs. La discipline se relâche, c?est évident. Un attroupement se forme un moment autour d?un magazine de cul tout juste sorti d?une valise, puis il faut trouver d?autres occupations. J?écris une lettre à ma nouvelle dulcinée (et future épouse), j?écoute la radio (où j?apprends la mort de Mitterrand), je baille, je somnole? À 16h30, des bruits de bottes se font entendre dans le couloir. Notre adjudant chéri (celui de « ?on? c?est un con ») débarque avec une liste. Il énumère quatre noms. Je n?en suis pas. Il s?agit de quatre pistonnés qu?on renvoie immédiatement à Paris où ils feront leur service en tant que chauffeur. Dé-goû-té !!!! Quand je pense qu?il fut un temps question pour moi de bénéficier d?un passe-droit pour rester dans la capitale et que cela n?a pas marché?
Le lendemain, nous partons à une quinzaine en direction du bâtiment situé au bord de la piste de décollage. Une tour avec des baies vitrées sur laquelle tourne un radar, avec en dessous la caserne des pompiers? cela me rappelle quelque chose. Bien sûr, j?avais le même en Légo ! Au bureau administratif, une gradée très sympa doit nous donner nos affectations. Tout le monde crie dans tous les sens et veut savoir à quelle sauce il va être mangé. Elle s?en amuse et ne fait rien pour nous faire baisser d?un ton. Il n?y a pas à dire, l?atmosphère est différente ! Je parviens à lui glisser mon nom à l?oreille, elle regarde dans un dossier : je suis aide-météorologiste !
J?en comprendrai plus tard la raison : lors de mon passage-éclair à Nancy, j?avais fait une demande pour la météo, car une place était libre à Paris. Je n?avais pas obtenu le poste mais cela m?avait suivi dans mon dossier. Pourquoi pas, après tout ? La gradée se propose de m?accompagner à la météo, qui se trouve dans ce bâtiment au troisième étage, mais en sortant du bureau, nous croisons mes supérieurs : Madame Machin et l?adjudant-chef Truc. Présentations rapides et courtoises, puis l?improbable se produit :
-Eh bien, puisque vous êtes là, venez avec nous, on va manger la galette !
Abasourdi, je les suis jusqu?à la salle des communications où tous les gradés en uniformes bleus fêtent l?épiphanie. Les bouchons de champagne sautent, on sent une bonne ambiance. S?il y a une alerte rouge, personne ne s?en rendra compte? Je ne suis pas là depuis deux minutes que j?ai déjà en main un verre de cidre et une part de galette. De nouveau, je suis transporté dans un autre monde. Mes brimades sont bien loin, Drachenbronn n?a jamais existé. Si j?ai la fève, promis, je choisis Madame Machin comme reine ! | Le côté obscur de la ForceSun, 22 Jun 2008 11:54:00 +0000 Le plus réjouissant chez les militaires est cette faculté qu?ils ont d'oublier le monde extérieur, sitôt les portes de la base franchies. Comme s?ils se retrouvaient dans un autre univers. La plupart pensent qu?ils ont atteint une vallée perdue où ils se présentent comme des dieux auprès d?une tribu d?indigènes craintifs et crédules qui ne se rendent pas compte de la supercherie. Ils peuvent ainsi dire n?importe quoi, faire toutes les fautes de français qu?ils veulent et donner les ordres les plus absurdes, la population locale n?y verra que du feu. Comment arrivent-ils à croire que nous n?avons pas de recul ? Comment ne réalisent-ils pas que nous portons sur cette comédie humaine ridicule un regard de civil ? Tout simplement parce qu?à leurs yeux, nous sommes désormais des militaires. Des hommes sans passé, des Jason Bourne qu?il faut rééduquer. Pour eux, c?est facile car ils sont totalement aveuglés par nos uniformes ! L?habit fait le moine. Je comprends mieux maintenant pourquoi les intimes de Don Diego de la Vega ne le reconnaissaient jamais quand il portait son petit masque de Zorro?
Les appelés regardent ce spectacle d?un ?il consterné. La plupart travaillent déjà depuis plusieurs années, d?autres sont étudiants. Ils ne se sentent en rien inférieurs à leurs gradés, car ils savent que ces derniers ne tiendraient pas deux jours dans le monde réel. Il ne faudrait pas croire pour autant que les bidasses sont tous des lumières. Certains ont grillé leur ampoule depuis longtemps. Dans chaque chambrée se trouve un cas. La loi des quotas, sans doute. Dans la mienne sévit celui qui mange ses déjections nasales (et qui pense qu?on ne le voit pas), dans celle d?à côté s?épanouit celui qui ne se lave jamais (et autour duquel les autres ont dû créer un barrage de parfum), etc. On trouve de tout : des discrets, des rebelles, des flatteurs, des soumis, des endormis, des motivés, des brutes, des intellos? Il y a un apprenti-boulanger, un routier, un agent immobilier, des étudiants en droit, en commerce, en sciences, en arts plastiques? Certains sont de la région, d?autres viennent de Paris ou du nord, de la ville ou de la banlieue. Il y a même trois Martiniquais arrachés à leur île qui supportent difficilement le climat de Toul. De temps à autre, ils tombent et il faut les ranimer (à la totale indifférence des sous-off?) !
La solidarité qui nous tient lieu de ligne de défense contre la bêtise crasse ne m?aveugle cependant pas longtemps. Tous ne sont pas animés d?un esprit rebelle. Je m?en rendrai compte lors de la correction d?un QCM sur les us et coutumes de l?armée. Question : « Si un gradé vous donne un ordre illégal, devez-vous lui obéir ? » Fastoche, celle-là ! Et la prochaine, c?est « Faut-il avoir bac +4 pour être sergent ? », c?est ça ? Le sous-officier interroge un de ses élèves qui répond, sûr de lui en bombant le torse :
-Oui, il faut lui obéir et ensuite le signaler à un gradé supérieur.
Le sous-off? est consterné. Moi aussi.
-Alors, si je vous demande de tuer un de vos camarades, vous allez le faire ? -Euh?
Cette totale soumission à l?autorité est monnaie courante. Et elle fait froid dans le dos. Elle permet de mieux comprendre sur quelles bases fonctionnent les dictatures. Vers la fin des classes (après trois semaines de franche rigolade), nous allons apprendre quelque chose d?assez stupéfiant : parmi les gradés qui nous encadrent depuis le début des festivités se trouvent? de nombreux appelés ! En effet, certains « bons éléments » repérés parmi le troupeau du contingent, se sont vus donner l?opportunité de toute une vie : commander. Comme des acteurs jouant à l?écran ce qu?ils ne sont pas dans la vie, ils s?en donnent à c?ur joie. On peut même dire qu?ils se déchaînent (sur nous). Un petit grade (de caporal à sergent-chef), une bonne paie, une impunité totale pour les crimes à venir et chauffe Marcel !
Mais attendez une minute ! Cela signifie que le sergent-chef Bouledogue, le sergent Gueule-de-con, le caporal nous ayant traités de gonzesses devant le lieutenant-colonel et le sergent déformé qui nous a gueulé dessus en pleine nuit étaient? des appelés ? Des types comme moi qui ont reçu leur convocation, qui ont dit « au revoir » à leurs familles le c?ur serré, qui se sont fait traiter de fiottes dès leurs arrivée et qui ont certainement maudit les gradés qui leur manquaient de respect ? Mais qu?est-ce qui a bien pu se passer ? Sont-ils animés par un esprit revanchard (genre « faire payer aux nouveaux ce qu?ils ont subi ») ? A-t-on pris leurs s?urs ou leurs mères en otage ? Ou bien est-ce un remake des « 12 Salopards », on les a recrutés parmi des psychopathes condamnés à mort ?
Les pires sont les aspirants. Ceux-là sont de vrais pervers, car pour obtenir ce grade, il leur a fallu travailler bien avant d?être incorporés. Ils n?ont pas l?excuse (fallacieuse) de s?être trouvé là par hasard. Non, ils ont voulu être aspirant. Dixit Wikipedia, « le grade d?aspirant est officiellement intermédiaire entre les grades de sous-officiers et d?officiers, mais il est assimilé aux officiers pour les fonctions, la discipline et la vie courante. » Donc, non seulement ils sont supérieurs aux appelés mais aussi aux adjudants quadra et quinquagénaires. Ces derniers doivent normalement les saluer quand ils les croisent, ce qui n?arrive évidemment jamais. Les vieux singes en ont vu d?autres et il n?est pas question de s?abaisser devant un petit con d?étudiant diplômé qui est déjà officier quand eux arrivent en fin de carrière sans espoir de promotion. Les aspirants se vengent alors sur nous. Ils savent que nous ne savons pas qu?ils font eux aussi leur service militaire et que nous n?oserons pas réagir. Ils nous crient dessus comme s?ils étaient sourds et se montrent inflexibles, même devant l?absurdité, l?incohérence, voire le burlesque de certaines situations. Vouloir faire entendre raison à un aspirant revient à tenter d?uriner droit dans les toilettes d?un train lancé à pleine vitesse. Un combat perdu d?avance.
La perm? de fin de classes se profile à l?horizon. Nous allons retrouver le monde « vrai », nos familles, nos amis, le plaisir de manger, la volupté de dormir, le ciné, la télé, etc. sauf si? :
-Faites trrrrrèèèèès attention si vous voulez partir en perm? ! Vous tiens à l??il, moi, j?vous l?dis !
Connard. | Feu !Fri, 13 Jun 2008 07:01:00 +0000 Dormant du sommeil du juste après une nouvelle journée passée à m?élever intellectuellement, je suis réveillé en pleine nuit par des cris inhumains. On est en train de torturer quelqu?un ! Ça y est, ils se sont décidés à en prendre un au hasard, pour servir d?exemple ! La gégène est redevenue tendance ! J?ouvre les yeux, je relève la tête, inquiet. Mes compagnons font de même, je n?ai donc pas rêvé. Les cris et les gémissements sont bien réels. Mais à la réflexion, ils ne traduisent pas de la douleur, plutôt? du plaisir. Un plaisir brutal, sauvage, sans concessions. Au bout de cinq secondes, tout le monde a compris : le sergent de garde a placé le micro du haut-parleur sur sa télé. Le bâtiment entier a été réveillé par la bande-son d?un film porno ! En remerciement de ce doux moment de volupté, les deux cents appelés poussent des cris de joie, applaudissent et tapent du pied, faisant vibrer les murs. Satisfait, le sergent met fin à la séance de nuit (mince, on ne saura jamais comment finit le film !) et tout le monde se rendort, heureux. L?appelé a des plaisirs simples.
Au réveil, la cote d?amour de notre sergent est au beau fixe, nous sommes prêts à tout pour lui. Comme si cela ne suffisait pas, il sort de sa hotte un nouveau cadeau : il nous annonce que nous allons procéder aujourd?hui à une séance de tir. Du cul, des flingues? si ce soir, il nous sert de la bière, le bonheur sera complet ! Nous allons tirer ! Et pas avec des balles à blanc, cette fois, comme à la guéguerre dans les sous-bois. Non, avec de la bastos de compét?, du pruneau homologué. On s?imagine déjà creusant des croix à l?extrémité de nos munitions avec nos couteaux pour mieux pénétrer les chairs. Des gamins apprenant qu?ils vont fêter leur anniversaire au MacDo ne seraient pas plus heureux.
Mais évidemment, on ne va pas faire ça tout de suite au saut du lit, ce ne serait pas raisonnable. Ce serait surtout trop rapide, trop efficace, et donc pas assez « armée française ». Il nous faut d?abord attendre une heure devant notre bâtiment, le temps qu?un gradé se décide à nous emmener dans une salle d?études à cinquante mètres de là, où un autre gradé, un adjudant fatigué, va se charger de nous apprendre à connaître notre arme, le fameux Famas. Un dessin représentant ce fusil d?assaut semi-automatique est accroché au tableau, comme ces vieilles cartes de France des écoles de notre enfance. Avec sa petite baguette, notre professeur va nous indiquer d?un ton las les différentes parties du fleuron de la Manufacture d?Armes de Saint-Etienne. Je me surprends à retrouver des réflexes de lycéen : je me balance sur ma chaise, je fais des petits dessins sur la table, je lance une vanne en chuchotant à mon voisin de devant?
-Ça vous intéresse pas, c?que j?raconte ?
Ouf, ce n?est pas moi qui me suis fait gauler, c?est l?autre ! J?ai l?impression d?avoir dix ans de moins. Gare à l?interro surprise ! Au bout d?une heure, le cours est terminé. Ça y est ? On peut y aller ? On va tirer ? Où qu?y sont les Rouges ? Hop, hop, hop? On se calme. De toute façon, il n?y a pas de champ de tir sur la base de Toul. Ah bah, nous v?là bien ! Eh non, il faut aller en car jusqu?à la base de Nancy. Vous avez dit? Nancy ? Le repaire de mes amis, les sergents Gueule-de-con et Bouledogue ? Et s?ils me reconnaissent ? Ils vont me descratcher ! Et cette fois, pas question d?échapper à la corvée de chiottes. J?inspire et j?expire dans un sac en papier pour me calmer puis je retrouve mes esprits. Je ne suis plus sous leur autorité, ils ne peuvent rien contre moi. Et puis, ils ont certainement d?autres bleus à fouetter?
Nous arrivons sur place en fin de matinée et nous roulons à travers la base pour nous arrêter dans un petit coin de forêt. Nous descendons mais un autochtone vient prévenir notre chef que le champ de tir est occupé. Celui-ci se décompose? le spectre de l?initiative personnelle s?est abattu sur lui ! On lit sur son visage comme dans un livre ouvert : « Ah ben, on m?a dit de venir là avec les appelés, mais on m?a pas dit qu?est-ce qui faut que je fais si on peut pas tirer? » Au bout d?une minute d?intense réflexion, le père Fouras prend une sage décision : « Bon, on attend ! » Nos stagnons donc, comme d?habitude. Vers 11h40, nous sommes au taquet. L?odeur de la poudre, le bruit des détonations, voire peut-être le cri des cibles vivantes, tout cela nous met dans un état de fébrilité avancé. Enfin, nos prédécesseurs daignent évacuer les lieux, nous allons pouvoir laisser nos instincts s?exprimer.
Je vois arriver à ce moment-là un adjudant en voiture et avec lui la malédiction des armées : le contrordre. Cela ne rate pas : il est trop tard pour aller tirer, on doit aller au mess déjeuner. Allez, on remballe et pas de discussions ! Nous avons les jambes coupées, nous qui étions si prêts du but. Nous remontons dans le car, nous en descendons pour aller manger, puis nous y remontons pour enfin en redescendre. On ne nous distribue pas un Famas un par un à la descente des marches, cela serait trop beau. Non, il nous faut encore? attendre ! Pourquoi ? Parce que !!!!
Au bout d?une heure (!), la séance de tir peut enfin débuter. Nous passons par groupes de huit. Nous devons nous allonger, poser le Famas sur un talus et viser une cible située à cinquante mètres. Un coup, pas plus. Oooh, déception ! On ne tire pas une bonne rafale ? Non, juste une balle, les budgets ont été resserrés. Avant de devenir des hommes, on nous donne quelques directives : le fusil reste à terre dirigé vers la cible, en aucun cas on ne se retourne avec son arme, on ne pointe personne avec. OK, cela semble raisonnable. Mais tout de même, au vu des phénomènes qui se trouvent dans notre compagnie, le risque zéro n?existe pas. Le sergent lit dans mes pensées et nous montre un adjudant d?une trentaine d?années, placé debout derrière nous, un pistolet à la ceinture. Il a pour consigne? de dégainer et de nous tirer dessus en cas de crise de panique. En gros, si un appelé un peu fruste décide de se venger des humiliations de la veille. Ils n?ont peut-être pas tort de prendre leurs précautions.
-Il visera les jambes.
Ah bon, ça va alors ! Nous sommes rassurés. Je suis sûr qu?il vise le gras de la cuisse pour limiter la douleur. Au secours ! Bon, je me retourne et je me concentre. Je dois armer le tromblon. Il faut pour cela tirer le levier d?armement -clic- vers soi et le relâcher -clac. Plus facile à dire qu?à faire. Vas-y, du nerf ! Ce n?est pas la languette d?ouverture d?une bouteille de lait, il ne va pas te rester dans la main. Clic-clac ! Ouf, ma virilité est sauve.
-N°5 ! -Prêt ! dis-je en levant la main.
C?est mon tour, je dois tirer. Je ferme un ?il, j?appuis sur la détente, le coup part. Meurs, pourriture communiste ! Une secousse me parcourt le corps, c?est déjà fini. Je lâche à regret mon arme et comme les autres, je parcours les cinquante mètres qui me séparent de mon cadavre de carton. Un gradé, mon « coach », m?accompagne. Arrivés à destination, nous ne pouvons que constater l?étendue des dégâts.
-Vous lui avez fait peur? dit-il avec un sourire en coin. Vous ne lui avez pas fait beaucoup de mal mais vous lui avez fait peur.
Eh oui? J?ai raté la cible ! Quelle humiliation ! Mais peut-être n?y suis-je pour rien. Si ça se trouve, le champ de tir a été construit sur un ancien cimetière indien et aucune balle n?a atteint sa cible. Je regarde vers les autres : la malédiction Sioux ne s?est abattue que sur moi. J?ai droit à une deuxième chance ? Non, pas le temps. Il est vrai qu?il leur a fallu déjà plusieurs heures pour mettre tout ça en ?uvre. Une deuxième salve nécessiterait de bivouaquer ici. Je reviens sur mes pas, la tête basse, et me dirige vers l?instructeur chargé de nous noter. Lombard, 0/20. Oui, oh ça va ! On ne va pas en faire une chanson ! Au moins maintenant, vous savez à quoi vous en tenir : en cas de guerre, ne comptez pas sur moi ! | L?ordre et le désordreFri, 06 Jun 2008 15:11:00 +0000 Les premiers temps, nous sommes très curieux. Tout est à découvrir. Nous ouvrons des yeux ronds, comme des femmes afghanes devant « Desperate Housewives ». On ne pouvait même pas imaginer qu?un tel monde existait. Au début, cela a même tendance à nous amuser. Enfiler un treillis, se mettre au garde-à-vous, faire claquer les talons de nos Rangers, c?est trop absurde, trop vu au cinéma pour que cela ne nous fasse pas rire. Ce qui nous vaut en général ce type d?échange avec nos supérieurs :
-Pourquoi vous rigolez ? J?ai une tête de clown ? -Non, sergent. -Alors, pourquoi vous rigolez ? -Je ne rigole pas, sergent. -Je suis un menteur, c?est ce que vous dites ? etc.
Les gardiens de ce monde parallèle nous en enseignent les quatre règles essentielles : le gradé a toujours raison, le lit se fait au carré, nous sommes des lavettes et il est interdit de mettre les mains dans ses poches. Devant tous ces axiomes, nous nous interrogeons. Grave erreur. Un ingénu « Mais pourquoi ? » de notre part a toutes les chances d?être suivi d?un implacable « Parce que !!!!! ». Nos questions n?ont jamais de réponses, tout simplement parce que personne ne les connaît? Vouloir comprendre le bien-fondé d?une action militaire relève de la subversion. On a perdu des guerres pour moins que ça !
On nous apprend ainsi que le demi-tour gauche n?existe pas. Mais? pourquoi ? Parce que !!!! Même si c?est incompréhensible, c?est comme ça, c?est écrit, on ne touche pas aux textes sacrés de la sainte armée française. Des hommes ont versé leur sang pour en arriver là. Respect ! Que faire alors si un gradé vous ordonne d?effectuer un demi-tour gauche ? Surtout, ne pas bouger car c?est un piège, un guet-apens sournois. Trop d?appelés tombent dedans, aveuglés par la confiance en leurs supérieurs. Et là, pas la peine de protester, c?est inattaquable, c?est dans le manuel ! Le gradé a la loi pour lui.
Un soir, un aspirant (fils de général, paraît-il) vient inspecter la propreté de notre chambrée et en profite pour nous faire passer des tests. Après un garde-à-vous de rigueur, il me demande un demi-tour gauche. Je l?ai vu venir à trois kilomètres et je ne bronche pas.
-Pourquoi vous ne bougez pas ? -Parce que le demi-tour gauche n?existe pas, mon lieutenant.
Je vois une petite flamme s?allumer dans son ?il. Son action pédagogique n?aura pas été vaine. Satisfait, il me demande le demi-tour droite, que j?effectue avec conviction.
-Repos !
Juste avant de quitter la pièce et de verser une larme d?émotion dans le couloir, il me lance avec sincérité un encourageant :
-C?est très bien, continuez comme ça !
Mais il s?imagine quoi, le fils à papa ? J?ai fait quatre ans de droit (quatre ans de Deug, d?accord, mais quatre ans quand même !), je comprends l?anglais et l?allemand, j?ai écrit un livre et je m?apprête à faire mes débuts dans la presse écrite? et je devrais remuer la queue parce que je sais me retourner ? Mais je savais déjà avant, mon pote !
Le plus étonnant, et l?on s?en rend compte au bout d?une semaine, est que cette rigidité n?empêche pas un désordre total. Les ordres et les contre-ordres se télescopent en permanence, car les dieux de l?Olympe ne se concertent jamais entre eux. Un adjudant se moque éperdument de ce qu?un sergent-chef a bien pu ordonner à ses troupes et n?hésitera pas à leur faire faire le contraire, sans aucune consultation. Et ce même sergent-chef sera capable de se venger sur un caporal, juste pour contrarier l?adjudant. La logique et le bon sens (sans même parler de l?intelligence, considérée comme un délit par le code militaire) ont été bannis une fois pour toute. À notre humble niveau, le résultat est pathétique : nous errons sans but comme des zombies. Nous obéissons au premier gueulard venu, alors on stagne, puis on part, on attend, on repart, on s?arrête, on recommence, bref c?est la chienlit !
Devant ce manque de cohérence, un de nos instructeurs, un adjudant quinquagénaire plutôt sympa, avait une expression savoureuse. Quand on lui disait « Mais mon adjudant, on nous a dit d?aller là-bas » ou « on nous a dit d?attendre » ou « on nous a dit de revenir », il nous coupait aussi sec :
-?On?, c?est un con ! Moi je vous ai dit de faire ça.
Et quand il arrive que notre responsable se retrouve devant un fait imprévu, autrement dit quand un grain de sable grippe la machine, il fait moins le fier. C?est même carrément la panique ! Exemple : nous traversons la base pour nous rendre dans un lieu (armurerie, salle d?étude ou autre) et nous trouvons porte close? catastrophe !! Que faire ? Comment réagir ? Car malgré ses allures viriles, sa démarche assurée et son timbre de voix grave, le militaire de carrière reste un enfant, un enfant qui aurait peur du noir. Une créature fragile serrant son calot ou la crosse de son fusil comme un doudou pour conjurer le mauvais sort. Car chaque jour, le militaire peut être confronté à sa hantise, une chose encore plus cauchemardesque que le concours d?orthographe ou la prise de parole en public devant des civils : l?initiative personnelle. L?idée même de devoir prendre une décision alors qu?aucun ordre spécifique n?a été donné en ce sens est pour le sous-officier une source d?angoisse infinie. On croit rêver.
?On?, c?est un con ! | Une veste tout en métalFri, 30 May 2008 15:25:00 +0000 Arrachés à nos familles, nous vivons en vase clos dans un univers pour le moins rude. Nous sommes au mois de décembre à Toul et il fait entre -5° et 3° ; nos treillis ne sont pas faits pour ces températures. Les douches ne fonctionnent pas bien, elles sont soit brûlantes, soit glaciales. Les couvertures ne sont pas suffisamment épaisses? Heureusement qu?on ne paie pas !
Les gradés sont au courant, bien sûr, cela fait partie du processus. Ni confort, ni sécurité, ni contact avec l?extérieur, ni télé le soir, ni câlin avant d?aller au lit. La coupure doit être nette et notre formation intense. À mon avis, on va d?ici peu partir pour la Yougoslavie ou l?Irak. Très vite, une solidarité s?instaure entre nous tous, voire une intimité. Je ne pensais pas raconter les remous récents de ma vie sentimentale à un type que je ne connais que depuis deux jours. Mais cela se fait naturellement. Les barrières sociales disparaissent, tout le monde est dans la même galère.
Les quelques plaintes que nous osons formuler (sur les douches, par exemple) nous valent d?être rabroués illico. « Z?êtes pas chez maman, bande de fiottes ! » Et on nous fait comprendre que ce que nous vivons ici n?est rien par rapport à ce que d?autres ont vécu ailleurs. La belle affaire? Pour nous le prouver, on nous annonce que nous allons apprendre un chant. J?imagine aussitôt un chant patriotique et viril, qui exalterait les qualités des fondateurs de notre compagnie, toujours prêts à éventrer les Bolcheviks avec leurs baïonnettes et à hisser le drapeau tricolore sur un monceau de cadavres au sang impur. Bref, un chant couillu !
Il n?en est rien. Nous devons mémoriser le « Chant des Marais », qui évoque le quotidien d?un camp de concentration allemand en 1933? Ce texte écrit dans des circonstances tragiques est loin, très loin, de nous remonter le moral : Dans ce camp morne et sauvage Entouré d?un mur de fer Il nous semble vivre en cage Au milieu d?un grand désert.
Bruit des pas et bruit des armes Sentinelles jour et nuit Et du sang, des cris, des larmes La mort pour celui qui fuit.
Comment effectivement oser se plaindre après ça ? Il n?y a pas à dire, ils sont forts. Mais à ce jeu-là, notre lieutenant-colonel les bat à plates coutures. Nous sommes tous conviés le lendemain à le rencontrer à la salle de conférence. Nous sommes ravis : il y fait chaud et les fauteuils sont m?lleux à souhait. Certains d?ailleurs s?endormiront pendant le speech. Après quelques généralités sur notre place et notre rôle ici, le lieutenant-colonel nous propose de nous laisser la parole. Un appelé la prend courageusement pour se plaindre de l?état du lino dans les chambres.
-Et que préconisez-vous ? demande le haut gradé avec un calme olympien. -Eh bien, de le réparer. -Et de quelle façon pensez-vous le réparer ? -En recollant les parties détachées. -Bien. Et de quoi avez-vous besoin ? -Euh? de scotch. -Et ensuite ? -Eh bien? il faudra coller les parties du lino? -Et comment utiliserez-vous ce scotch ? -? euh eh bien? en réunissant les deux parties et? -Et ensuite ? -? eh ben?
L?appelé a perdu de son assurance devant l?avalanche de questions du lieut?-co, qui est resté imperturbable. Ce type doit lire des modes d?emploi pendant son temps libre, rien que pour le plaisir. Il met fin à la discussion d?un geste de la main mitterrandien, à la fois majestueux et méprisant. Notre cahier de doléances s?est refermé à jamais.
-Ce soir, vous verrez un film.
Mon intérêt s?éveille brusquement, j?ouvre un ?il. Un film ? Vrai ? On va pouvoir se détendre ? Penser à autre chose ?
-Et ce film vous montrera que ce que vous vivez est moins dur que vous ne l?imaginez. J?ai moi-même vécu ce qui est décrit dans le film.
Ah oui, c?est quoi ? « Délivrance » ? « Funny Games » ? « Les Diplômés du dernier rang » ? Il fait une pause comme s?il voulait ménager son effet.
-Ce film, c?est?
Je m?accroche à mon fauteuil.
-? « Full Metal Jacket ».
Je manque m?évanouir. C?est pas vrai, dites-moi que je rêve ? « Full Metal Jacket » ? Le film de Stanley Kubrick sur la formation des Marines par un officier sadique et autoritaire avant leur départ pour le Vietnam ? Non, c?est une blague, Marcel Beliveau va faire son apparition ! « Full Metal Jacket » ? Un grand film, c?est sûr, mais pas vraiment ce que j?ai envie de voir en ce moment. Dans le genre étouffant et déprimant, bonjour !
D?aucun remarquera que projeter un film antimilitariste comme celui-là à des appelés du contingent ne manque pas de sel. Mais l?armée n?est pas à une contradiction près. Quant à moi, je ne suis pas assez bien disposé pour apprécier l?ironie de la chose. Le lieut?co (qui est d?origine vietnamienne, ce qui explique sans doute pourquoi il tient tant à nous montrer ce film) continue de parler mais je ne l?écoute plus. Je regarde autour de moi, cette annonce n?a pas eu l?air d?affoler mes collègues. Sur 150 personnes, je constaterai que seuls trois ou quatre connaissent le film. Les pauvres, ils ne savent pas à quoi ils vont être mangés. Bon Marcel, maintenant c?est plus drôle, il faut que tu sortes !
Le soir, après le dîner, nous repartons vers la salle de conférence. Je traîne les pieds. Moi qui ne vis que pour le cinéma !!! Mais j?ai eu mon overdose de kaki, d?ordres stupides et d?humiliations en tous genres pour ne pas sauter de joie à l?idée de retrouver tout ça puissance mille sur un écran. Nous nous installons. Le lieutenant-colonel n?est pas là mais deux caporaux, sûrs de leur supériorité intellectuelle, assurent l?intérim. Coup de théâtre : l?un d?eux monte sur la scène avec deux cassettes vidéo à la main. Il nous propose le choix entre « The Mask » et « Passager 57 ». Quoi ? Mais alors, « Full Metal Jacket », c?était une blague ? Ou bien encore de la torture psychologique ? Je n?y comprends plus rien. On vote : c?est « The Mask ». Je déteste ce film, c?est un pur navet. Je m?endors, épuisé physiquement et psychologiquement.
Il n?y a pas à dire, ils sont vraiment très forts.
| Les inaptes sont exemptésFri, 23 May 2008 09:01:00 +0000 Comme je l?ai dit, le fait d?avoir été déclaré « inapte » chez les commandos ne m?empêche pas de faire mon service militaire. Mais j?obtiens une compensation : on me dispense de toute activité physique. Mes camarades et moi changeons de statut, nous ne sommes plus des « inaptes » mais des « exemptés ». Tout est dans la nuance. À Drachenbronn, nous étions des indésirables, nous faisions honte aux fuscos. À Toul, malgré notre handicap, nous faisons partie de l?armée française. Cela fait chaud au c?ur.
La quinzaine d?« exemptés » est répartie dans différentes chambres, nous sommes donc totalement intégrés ! Sauf? quand il s?agit de traverser la base. Il se passe alors un phénomène des plus étranges. Nos camarades marchent comme s?ils défilaient sur les Champs Elysées, alignés et en cadence (au son de « gauche ! droite ! gauche ! droite ! » puis simplement « gauche !... gauche !... » une fois mémorisé le complexe enchaînement des pas). Et nous suivons derrière? dans l?anarchie totale ! C?est connu, la marche au pas nécessite une parfaite condition physique. Les « exemptés » que nous sommes ne peuvent décemment pas effectuer cet exercice. Nous marchons donc dix mètres derrière, de façon désynchronisée, les mains dans les poches et? à la même vitesse que les autres. Forcément, aucun de nous n?a un pied-bot ou un déambulateur. L?absurdité de la situation est à la hauteur de notre jubilation.
La peur des responsabilités, voilà ce qui caractérise l?armée. Elle se protège de tout pépin, de tout risque, parfois même, comme c?est le cas ici, jusqu?au ridicule. Heureusement pour elle, je passerai mes dix prochains mois à le vérifier, le ridicule ne tue pas. Sinon, bonjour le massacre !
Plus logiquement, nous échappons un soir à une marche forcée. Quinze kilomètres dans toute la base avec le barda sur le dos. Lorsque les gars reviennent, épuisés, nous sommes chargés de leur donner à boire. L?exercice a certainement pour but de les préparer à quelque chose de beaucoup plus sérieux. En effet, quatre jours plus tard, nos adjudants nous annoncent que nous sommes en guerre. Contre qui ? Les Russes ? Les Irakiens ? Les grévistes de la SNCF ? Mystère. Mais c?est la mobilisation générale. Certains ont des brassards bleus, d?autres rouges (comme dans « Les Douze Salopards ») et sont armés jusqu?à la gueule avec des Famas tirant des balles à blanc et des grenades à plâtre. Tout le monde est excité à l?idée de jouer à la guerre, de faire son Rambo, de casser du Viet, d?avoir une cartouchière en travers de pectoraux luisants. Moi-même, je suis un temps frustré de ne pas y participer. Toujours cette envie masculine de faire « pan ! pan ! ». Puis, je réfléchis et je visualise ce qui va se passer.
Les témoignages des participants à leur retour me confortent dans ce que je pressentais. Lâchez des adultes en pleine nature avec des armes et ils se transforment en sales gosses. Personne ne veut se faire tuer, tout le monde veut gagner. Un film de Rambo où Rambo combattrait d?autres Rambo. Y?aurait comme un problème, niveau scénario. Pouf-pouf, on recommence tout, c?était pour de faux, ça comptait pas.
-Je t?ai tué, toi, t?es mort ! -Non, je suis pas mort ! -Si, t?es mort, gros con ! -Tu veux une grenade à plâtre dans la gueule ?
Bref, une guerre où personne ne meurt et où il n?y a ni vainqueur ni vaincu. C?est pas chouette, ça ? | Un cri dans la nuitFri, 16 May 2008 15:54:00 +0000 -Réveillez-vous !!! Vous avez cinq minutes pour être en uniformes dans le couloir !!! Et que ça saute !!
Le haut-parleur vient d?aboyer les ordres du sergent de garde. Il est une heure du matin et tout le monde se lève les yeux hagards. On aurait dû se méfier. Couchés à 21 heures, alors qu?on ne nous lâchait habituellement pas la grappe avant minuit? cela cachait quelque chose. Mais nous sommes encore purs.
Cinq minutes pour s?habiller est une mission rigoureusement impossible et nos geôliers le savent bien. On n?enfile pas un jean et un t-shirt, non. On se prépare pour la troisième guerre mondiale, donc pas question de prendre ça à la légère. Il faut impressionner l?ennemi, le tétaniser par nos uniformes impeccables. Le bas de la veste doit être plié au niveau de la moitié des poches, la ceinture doit être placée à trois doigts au-dessus de cette pliure, les lacets des rangers ne se contentent pas d?une simple rosette, etc. La NASA n?est pas plus exigeante avec ses cosmonautes. Vingt minutes sont nécessaires à cette cérémonie et encore, en demandant l?avis de ses camarades. « C?est bon, là ? » « Remonte ta ceinture », « Tes lacets pendent trop », etc.
Les cinq minutes sont passées (ponctuées de délicieux « Plus que trois minutes, magnez-vous le cul ! ») et nous nous précipitons dehors, apeurés. Au garde-à-vous de chaque côté du couloir, nous nous faisons face. Autant dire que personne n?est prêt? La palme revient à David, qui a simplement revêtu son manteau par-dessus le survêtement bleu qui nous sert de pyjama. Il a les yeux fermés, je crois qu?il dort toujours. Certains petits malins se disent qu?on ne remarquera pas leur absence et se cachent dans leur armoire. Or, il faut bien leur reconnaître ça, les matons ne sont pas nés d?hier, ils connaissent tous les trucs. Il y aura toujours un vicieux pour inspecter les chambres pendant que ses collègues s?époumonent dans le couloir. Et là, gare au planqué !
Nous attendons donc la suite des événements mais nous sommes trop fatigués pour raisonner. Une voix jaillit, du coin de l??il je vois un sergent que je ne connais pas. Le regard intelligent à moitié caché par des paupières tombantes, un nez cassé de boxeur, une bouche de travers : la gueule de Stallone prise dans un étau. Impressionnant.
-Qu?est-ce que c?est que ce bordel ? Vous avez vu comment vous êtes habillés ? Mais vous vous croyez où ? Déjà que vous nous faites chier toute la journée?
Une voix tout au bout du couloir approuve :
-Ouais, y?en a marre, maintenant !
Rambo compressé par César rebondit :
-Ouais, y?en a marre !
Marre de quoi ? Mystère. Mais il est remonté, notre sergent !
-Si vous croyez que vous faisez ce que vous voulez, vous vous trompez !
À l?écoute de cette conjugaison pour le moins fantaisiste, un doux frisson de plaisir parcourt l?assistance. Nous avons eu notre vengeance. Il peut bien nous gueuler dessus toute la nuit, Maître Capello, il vient de nous dévoiler son point faible. À nous maintenant de nous montrer prudents dans nos conversations. Ne pas prononcer des mots comme « nyctalope », « concupiscent » ou « éculé », histoire qu?il ne les prenne pas personnellement.
Notre homme de lettres s?approche de moi mais me dépasse sans me regarder. Il jette son dévolu sur Jérôme quelques mètres plus loin, qui a les yeux fixés sur le mur craquelé jaune pisse d?en face. Le sergent le toise des pieds à la tête puis aboie :
-Vous êtes une gonzesse ?
Jérôme ne croit pas devoir donner une réponse qui semble évidente mais l?autre revient à la charge et le bouscule en saisissant le haut de son manteau.
-Vous êtes une gonzesse ? -Euh? non. -Alors, pourquoi vous vous habillez comme une gonzesse ?
Logique implacable, vertigineuse, abyssale. On ne lutte pas à armes égales. Nous sommes des Bisounours face à des Golgoths. On voudrait répliquer qu?on ne saurait pas comment faire.
Mon regard s?arrête sur un appelé situé en face de moi sur la gauche. Son visage est déformé par une crise de rire. Aucun son ne sort de sa bouche mais il est secoué de spasmes nerveux qu?il tente de contrôler tant bien que mal. Le sergent ne l?a pas vu, heureusement pour lui, mais je sens que je vais être gagné par son fou rire. À ce moment précis, je vois une larme glisser le long de sa joue. C?en est trop, je détourne la tête en me mordant la langue et en me maudissant de l?avoir regardé.
-C?était un avertissement ! La prochaine fois, ça ira mal pour vous. Z?avez compris ?
Nous n?avons rien compris du tout, rien à ce qu?on nous reproche, rien non plus à la pédagogie de l?exercice. Mais cette menace marque la fin du supplice, nous allons enfin nous coucher. Et demain, qu?est-ce qu?ils vont encore inventer ? | En tutu à ToulFri, 09 May 2008 13:50:00 +0000
Nous remplissons des formulaires qui concernent nos désirs d?affectation après les classes. Un gradé sympa nous affirme qu?une place d?assistant-météorologiste est disponible à Paris. Je dois être un des seuls à venir de la capitale, j?ai toutes mes chances : je m?inscris ! Nous dînons au mess et une fois revenus à notre bâtiment, grande nouvelle : les « inaptes » changent de caserne ! Mais on est arrivé ce matin ! Et alors, pas de discussion ! Départ dans vingt minutes.
Je rassemble mes affaires et en fermant mon sac, je me rends compte qu?il me manque? mon couteau suisse ! Le sketch n?est donc pas fini. Sans compter mon scratch ! Il va me falloir affronter mes bourreaux une dernière fois. Je frappe, j?entre, je salue, je suis comme chez moi. Bouledogue et Gueule-de-con sont absents et je me retrouve face à mon faux ami Gueule-de-con-2. J?explique que je pars dans dix minutes pour une destination classée « secret défense » et que je dois récupérer mon scratch et mon arme blanche. Je l?ai contrarié, c?est évident. Il me tend mon couteau et fouille dans la « boîte à scratchs ». En trouvant celui à mon nom, il réalise brusquement ce que cela signifie : je ne ferai pas la corvée de chiottes du lendemain matin ! Cela ne m?avait pas échappé non plus? Je vois bien que cela l?embête, mon sergent, il se dandine, il cherche l?humiliation-minute qu?il pourrait me faire subir là, tout de suite. Mais il manque sans doute d?imagination et il me tend mon scratch à contrec?ur. Je remercie (on n?est pas des bêtes), je salue, je fais un demi-tour? et j?ai la banane jusqu?aux oreilles. Un partout, la balle au centre ! Bien entendu, le premier mec venu va se faire descratcher à ma place sans comprendre ce qu?il lui arrive.
Nous reprenons le car, comme des musiciens. Les « inaptes » sont en tournée ! Sauf que nous ne savons pas où nous allons nous produire. De nouveau, on ne daigne pas nous informer. J?ai l?impression d?aller à un rendez-vous de la mafia. Avant de démarrer, on va tous nous bander les yeux, c?est sûr. Visiblement, personne ne veut de nous. Y a-t-il une caserne pour inaptes ? Une heure plus tard, nous pénétrons dans la base (la troisième en trois jours) où je passerai les neuf prochains mois : la base aérienne 136 de Toul-Rosières. Il fait nuit, on ne voit rien, nous sommes conduits à notre chambre et dodo. Avant de m?endormir, je me fais une promesse : même sous la torture, je nierai avoir un couteau suisse en ma possession.
Le lendemain, les choses sérieuses commencent enfin. Réveil matinal, petit-déjeuner au mess et inspection des uniformes par nos gradés adorés. L?un d?eux nous apprend quelque chose de fondamental sur le calot (« Coiffure militaire à deux pointes, sans bords et sans visière » d?après le Larousse, voir aussi ma photo de présentation) :
-Votre calot doit rester fermé, ce n?est pas un vagin !
Comme cela sera souvent le cas par la suite, nous sommes partagés entre le rire et la consternation. Le cul obsède certainement autant tous les hommes, mais à l?armée, les allusions sexuelles leur permettent de revendiquer leur virilité, de se poser en « vrais mecs ». Bref, de se rassurer. C?est mignon, finalement, tous ces grands enfants qui veulent prouver quelque chose à la face du monde?
Nous avons enfin une existence légale. Quand je m?adresse à un supérieur, je dois me présenter ainsi :
Aviateur Lombard Contingent 95/12 2ème Compagnie 6ème Section
C?est beau comme l?Antique mais c?est aussi très long. Une fois immatriculés, nous sommes dignes d?être présentés au lieutenant-colonel de la base. Nous sommes bien 250 à être alignés par sections devant un bâtiment. Le « lieut?-co » apparaît, impérial, mais ne dit mot. Un de ses sbires, un caporal quelconque, se charge de nous parler. Les mains dans le dos, le haut du corps légèrement courbé en avant, il fait les cent pas, imitant super bien Guy Montagné en général Bigeard. J?attends qu?il nous dise « Bande de p?tits salopards ! », mais ce sera encore mieux.
-Messieurs ! Vous vous prenez pour des soldats, vous n?êtes que des gonzesses ! hurle-t-il avec méchanceté comme si on avait insulté sa mère.
Ne pas rire. Surtout ne pas rire.
-Vous ne portez pas d?uniformes, mais des tutus !
Il déconne, là, non ?
-Vous vous êtes regardés ? Vous ne ressemblez à rien ! C?est la dernière fois que vous vous présentez de cette façon devant le colonel. C?est une honte !
Je cherche autour de moi des hippies à moitié nus qui se seraient roulés dans la boue, mais je ne vois que des soldats en uniformes verts. Du vert à perte de vue. Un vrai champ de maïs. Je commence seulement à comprendre le fonctionnement de l?armée. Ici pas de « liberté, égalité, fraternité » (c?est bon pour les gauchistes) mais « bêtise, mauvaise foi, mépris ».
Il n?y a pas à dire, la solennité ça creuse ! Encore tout émus d?avoir été traités de danseuses étoile, nous partons déjeuner (boudin-purée, gruyère, yaourt à la fraise, yabon !!!) Au mess, on n?ose pas nous regarder dans les yeux, on chuchote derrière notre dos, genre « mais qui c?est, ces gars-là ? ». Nos boules à zéro impressionnent, c?est évident. Notre présence parmi des appelés raisonnablement chevelus donne lieu à une sorte de cross-over improbable entre « Les Bidasses en folie » et « Full Metal Jacket ».
-Et vous venez d?où ? ose un inconscient. -De Drachenbronn, dis-je, négligemment.
Brusquement, les conversations s?arrêtent, les têtes se tournent, la nourriture est stoppée en pleine ascension. J?ai l?impression d?avoir prononcé le nom de Dracula dans une auberge des Carpates et de l?avoir fait innocemment, sans remarquer les gousses d?ail et les crucifix accrochés aux murs. L?effet est immédiat. Nous passons du statut d?« inaptes » à celui de « bêtes de guerre ». « C?est des fuscos, c?est des fuscos !! ». Les asexués sont devenus sévèrement burnés. Nous avons gagné le respect et la crainte de nos congénères.
Au moins jusqu?à ce que nos cheveux repoussent et que l?on se fonde dans la masse.
| Le Bouledogue et le couteau suisseSat, 03 May 2008 12:24:00 +0000 C?est désormais officiel : on ne veut plus de nous à Drachenbronn ! Dehors les « inaptes » ! Pourtant, on commençait à se sentir intégré puisqu?on avait bien voulu au petit matin nous confier de beaux uniformes verts et des Rangers. Mais une heure après, un car nous emmenait vers une destination inconnue (personne ne s?abaissera jamais à nous renseigner sur notre avenir, on obéit et point-barre). Nous sommes une dizaine, pas mécontents de voyager et ainsi d?échapper à un encadrement strict.
Après deux heures et demie de route, nous arrivons à Nancy, plus exactement à la base aérienne 133 de Nancy-Ochey. À première vue, rien de bien différent de Drachenbronn, sauf qu?ici, on ne forme pas les commandos. Bienvenue chez les êtres humains ! Nous entrons dans le bâtiment administratif, et nous attendons une heure dans un couloir (la routine, quoi). On nous fait ensuite passer un par un dans un bureau. Mon tour arrive. Je frappe et j?entre. Je me retrouve dans une petite pièce. En face de moi, un sergent-chef (bien que je connaisse pas encore les grades à ce moment-là) à tête de bouledogue. Je lis sur son front : « Je vais te bouffer ! »
-Bonjour ! dis-je timidement mais aimablement. -Bonjour qui ? hurle mon tortionnaire.
Je suis pris de court.
-Euh? -Y?a quoi, là ? me demande-t-il en montrant ses barrettes sur son épaule. -Je ne sais pas, je? -Vous êtes aveugle ? -Euh non? -Alooooors ?
Là, ça y est. J?y suis. Je suis bien à l?armée. Jusqu?à présent, je vivais dans une bulle régie par des règles de comportement et de respect. Et le sergent-chef vient de l?éventrer avec un cutter pour y passer sa tête de bouledogue. Maman !
Un sergent au visage intelligent intervient et m?interrompt :
-On salue et on se présente quand on s?adresse à un gradé !!
Je me redresse, les yeux fixés sur le mur, à un mètre au-dessus du sergent-chef Bouledogue, j?espère faire illusion. Je cherche une formulation militaire plausible.
-Philippe Lombard?
Et plus rien. Forcément, malgré mon uniforme, je n?ai ni grade, ni statut. Je ne suis rien. Juste un « inapte ». Donc, rien.
-Vous venez d?où ?
Je baisse les yeux vers mon sergent-chef adoré et mon corps se relâche quelque peu.
-De Drachenbronn? -On salue devant un gradé ! hurle le sergent Gueule-de-con.
Je me raidis à nouveau. Je ne sais plus quoi faire. Saluer, me présenter, répondre à la question, me mettre au garde à vous ?
-On ne vous a pas appris à saluer à Drachenbronn ?
Voilà la source du malentendu. Ce sympathique gradé ne peut pas savoir que nous n?avons pas commencé notre formation militaire. Tout va donc s?arranger.
-En fait, non. On nous? -Non ? dit-il comme si je me moquais ouvertement de lui. -Non, parce qu?on est inapte, alors on nous a mis? -Vous êtes inaptes, donc vous ne savez pas saluer ? dit-il avec une évidente mauvaise foi.
Les deux gradés se regardent, le sourire mauvais. Comme s?ils n?attendaient que moi pour se défouler après une dure journée. Je ne vois pas le coup venir. Gueule-de-con s?est approché de moi et m?a « descratché ». J?apprendrai très vite le sens de ce verbe. Sur nos vestes, juste au-dessus du sein droit se trouve un scratch, une bande velcro où notre nom de famille a été écrit au feutre. À partir du moment où quelqu?un vous « descratche », vous lui appartenez, vous êtes sa chose.
-Et voilà ! dit content de lui le sergent Gueule-de-con. Descratché ! Corvée de chiottes pour demain, ça vous apprendra. Vous récupérez le scratch après !
Je remarque à ce moment-là qu?un troisième soldat se trouve dans la pièce, occupé à ranger des papiers dans un tiroir. Je place immédiatement tous mes espoirs en lui. Il ne peut être comme les deux autres, il doit contrebalancer leur bêtise et leur cruauté. Un peu comme dans les films américains, où un pauvre bougre (je me sentais brusquement à l?aise dans ce rôle) est interrogé par le duo « gentil flic-méchant flic ». Lui allait me sauver, me proposer une cigarette, un café ou un foot massage. Mon sauveur relève la tête vers moi, comme s?il sentait que j?attendais quelque chose de lui. En croisant son regard, je comprends tout de suite à quel point je me suis trompé. Ce n?est pas un nom qui me vient à l?esprit, mais carrément un programme : Gueule-de-con-2-le-retour-tu-vas-en-baver-ta-mère-elle-peut-rien-pour-toi.
-Est-ce que vous avez un couteau avec vous ? me demande Bouledogue, qui a repris la main.
Je réponds trop vite.
-Euh oui? je crois?
Erreur fatale. Un peu comme si je demandais à un type vêtu d?une cagoule de cuir noir si cela l?intéresserait de me fesser avec une pelle.
-Vous ?croyez? ? me dit-il en haussant les sourcils et en se léchant les babines. -Oui parce que? j?en ai emmené un? mais à Drachenbronn quand je suis arrivé? on m?a demandé mon couteau mais comme je l?ai pas retrouvé, je?
Je m?enfonce. Un peu plus et je lui raconte l?épisode du conseil maternel à propos de mon bonnet?
-Vous me l?amènerez ! dit-il, mettant fin à mon bafouillage et à la conversation.
Je fais demi-tour, je sors et je récupère mon sac dans le couloir, avant de me diriger vers la chambre dont on vient de m?indiquer le numéro. Un peu tourneboulé par ce que je viens de vivre (je n?ai pas encore le recul nécessaire pour en rire), j?entre et je salue trois appelés déjà installés. Je n?ai pas le temps de me présenter que j?entends au haut-parleur :
-L?aviateur Lombard est demandé immédiatement au bureau !!!
Je réalise qu?on parle de moi, j?en suis un peu surpris. Les autres me regardent et me conseillent de me dépêcher. Ils ont l?habitude. Je me précipite vers le bureau, je frappe, j?entre et je me plante devant le sergent-chef Bouledogue, lequel me laisse poireauter une dizaine de secondes avant de daigner lever la tête vers moi.
-Z?avez quelque chose pour moi ?
Je réfléchis aussi vite que je peux. Qu?est ce qu?il me veut encore, ce canidé ? Une histoire avant d?aller dormir ? Un bakchich ? Je capitule.
-Et le couteau ?
Nous y voilà. Je suis tombé sur un obsessionnel, un maniaque. Il m?a planté ses crocs dans le mollet et il ne lâchera pas prise.
-Vous me le donnez quand ? Demain ?
Pour excuser ce qui va suivre, il faut bien comprendre que je ne suis à ce moment-là pas tout à fait devenu un soldat. Mon mode de pensée est encore celui d?un civil, d?un étudiant de 23 ans, d?un être humain. Les subtilités de langage et de comportement de la Grande Muette (qui, ce jour-là, ouvrait bien fort sa gueule) ne me sont pas vraiment familières. Aussi, prends-je cette question, dont l?ironie ne vous aura certainement pas échappé, pour une vraie proposition.
-Demain ? D?accord.
Tout son visage s?agrandit sous l?effet de la colère. L?espace entre ses paupières et ses sourcils se transforme en deuxième front, ses oreilles se retrouvent sur le haut du crâne, quant à ses yeux ils vont lui sortir des orbites, c?est sûr.
-Demain ? Immédiatement, oui ! Et que ça saute !!!! hurle-t-il.
Terrorisé, je me précipite dehors, j?entre comme une furie dans ma chambre, je me saisis de mon sac, je le retourne et le vide complètement sur le lit. Et je retrouve le couteau, enfin. Le fameux couteau suisse. Ce putain de couteau que le manuel du parfait petit appelé demandait expressément de prendre avec soi, celui-là même que la sentinelle à Drachenbronn m?a demandé dès mon arrivée avant d?entrer dans la base et que je n?ai alors pas trouvé. Un outil somme toute anodin et pratique mais qui est considéré ici comme une arme de destruction massive.
Ils n?ont d?ailleurs pas tort puisque, n?y tenant plus, je le plante dans l??il du Bouledogue, qui hurle à la mort. Tous les appelés me portent en triomphe et nous prenons le pouvoir à la base aérienne 133.
-Ah, tout de même !
La voix du sergent-chef Bouledogue me ramène à la réalité. Je viens de lui donner mon couteau, il est content. Je veux rentrer chez moi. | Moi, Philippe L., 23 ans, inapteFri, 02 May 2008 16:30:00 +0000 La base aérienne 901 de Drachenbronn forme les appelés à être des fusiliers commandos, des « fuscos » comme on dit. La belle affaire. Je ne me sens concerné que de très très loin. Je n?ai envie de tuer personne. Mais au fond de moi, je suis quand même titillé par tout ça : les armes, l?action, les missions, tout ce folklore que je ne connais qu?à travers le cinéma ou les séries. Tout homme a en lui ce genre de tentation guerrière, cette envie de jouer au soldat ou au cow-boy « pour de vrai ». Pour remédier à un complexe de virilité ? Parce qu?il n?a toujours pas grandi dans sa tête ? Je ne sais pas, je ne suis pas psychanalyste. Je n?ai plus de souvenirs particuliers de mon entrée dans les bâtiments mais un de mes compagnons d?infortune m?a raconté qu?en arrivant, un gradé à la voix grave l?a accueilli avec un très sérieux : -Bienvenue en enfer ! Cela l?a fait rire, au grand dam du gradé qui s?est décomposé. Ce n?était pas de l?humour mais le programme. Les anciens nous mettent au parfum assez rapidement : ici c?est l?UCPA version « Platoon ». Petit jogging matinal de quinze kilomètres avec autant de kilos sur le dos, séance de pompes dans la boue histoire de salir entièrement son uniforme (qui doit être nickel le lendemain matin, évidemment), etc. Mes rêves d?action s?évaporent brusquement. Je me réveille, ce n?est plus la cour de récré, c?est West Point. On ne fait pas « pan t?es mort ! », mais « putain, je crois que je vais mourir ! » Je pense que ça ne va pas le faire, ce soir je m?évade. En attendant de creuser un tunnel, on nous offre généreusement une carte téléphonique et on nous fait patienter dehors. Sans doute que les chambres ne sont pas prêtes. Au bout d?une heure, on nous conduit par petits groupes chez le coiffeur. Malin, j?avais prévu le coup et j?arbore fièrement depuis mon arrivée une coupe courte. Seulement voilà, je n?avais pas prévu de tomber chez les commandos, où ma coupe me ferait passer pour un baba-cool. Chez les Furieux, on ne coiffe ni ne coupe, on rase ! Le sergent moustachu qui nous a amené jusqu?au « salon » me désigne, au vu de la taille de mes cheveux, comme tondeur officiel du groupe ! Et je dois dire que c?est avec une certaine jubilation que je m?attèle à ma tache. On se marre, les gars se regardent dans le miroir sans y croire, la transformation est en route. Je crois que personne ne se rend encore compte de ce qui nous attend. Je n?y échappe pas non plus, bien sûr. À la fin de la séance, on se demande si on n?a pas tous couché avec des Allemands. Retour à la chambrée où l?on attend deux heures sans rien faire. Puis déjeuner au mess : self-service plutôt médiocre. On fait connaissance, on se demande ce qui va nous tomber sur la tête d?un instant à l?autre. Puis retour à la chambrée et nouvelle attente. Je vais vite me rendre compte que l?attente et l?oisiveté sont les deux mamelles de l?armée. Trois heures et demie plus tard, on vient nous chercher pour la visite médicale. J?hésite un instant : j?ai dans mon sac un dossier épais comme un Big Mac sur mes problèmes cardiaques. Rien de grave, des battements de c?ur trop rapides dus à des situations de stress (intervenus bien après mes « trois jours » et ne figurant donc pas dans mon dossier médical militaire). Mon médecin m?a conseillé de ne pas en faire trop, de ne pas exhiber mes analyses, mes électrocardiogrammes, etc. au risque d?énerver tout le monde. Mais j?ai comme le pressentiment qu?il me faut les emmener avec moi. Bien m?en prend. Je suis reçu par deux médecins (un nouveau et son mentor) et en posant le dossier sur le bureau, je lis dans leurs yeux contrariés « Ah ! Problème ! ». Ils ouvrent la chemise comme s?il s?agissait d?un grimoire, regardent chaque pièce avec attention, me posent quelques questions, pour finalement appliquer d?un air soulagé un tampon rouge sur ma fiche : INAPTE. Ça y est, je suis libre ? Je peux partir ? Au revoir messieurs-dames ? Eh bien? ce n?est pas tout à fait ça. Je suis dispensé de toute activité physique mais je reste capable de faire dix mois de service. Vais-je être le premier fusco en charentaises ? Non, visiblement je me dirige vers des activités administratives, ce qui me convient très bien. Les fuscos ne peuvent pas se permettre d?avoir un boulet dans mon genre qui serait à bout de souffle après deux pompes et risquerait de leur claquer dans les bras. L?armée veut bien arracher les jeunes gens à leur vie, à leur milieu, à leurs études, à leur travail, à leurs projets, à leurs copines, mais pas les tuer. Ce serait mauvais pour son image. Le soir, je change de chambrée et nous nous retrouvons entre gens du même monde? que des « inaptes » ! On nous a tous regroupés, comme on évincerait le cousin au bec-de-lièvre et la nièce obèse de la photo du mariage. Nous sommes les soldats de la honte. Enfin, nous ne sommes pas encore tout à fait des soldats. Notre nouveau statut a ralenti le processus, nous n?avons pas reçu nos uniformes, nous n?avons pas commencé à apprendre le b.a.-ba du troufion (le salut, les grades?), comme le font en ce moment nos collègues « aptes ». Nous sommes encore en habits civils, abandonnés à nous-mêmes, sans aucune explication. Petit inconvénient de ce contretemps pour moi : je n?ai quasiment pas d?affaires de rechange, ni de serviette. Eh non, le manuel précisait bien que l?armée fournissait tout ! Et ce, pour éviter toute différenciation sociale? Niveau intégration, pourtant, c?est raté. En partant manger le soir, un sous-officier à la moue méprisante nous fait bien sentir que nous sommes des parias : -Allez les inaptes, on y va ! | Arrivée à la base de DrachenbronnThu, 01 May 2008 10:40:00 +0000 Drachenbronn? Le nom signifie en alsacien « la fontaine du dragon ». Evidemment? Ils n?allaient pas installer leur base à la « Source du bonheur » ou dans la « Forêt des papillons », ni dans un endroit dont le nom ne veut rien dire. Drachenbronn? Au moins, cela annonce la couleur. Cela sent la sueur et la bière, le bizutage au lance-flammes, le rire gras des instructeurs quand un soldat se casse la clavicule, des bourrades dans le dos et des concours de rots. Bref, de la virilité en intraveineuse jour et nuit? Et pour fêter la quille, une nuit de biture à la fin de laquelle on se réveille avec l?emblème de la compagnie (un dragon qui s?enroule autour d?une baïonnette ensanglantée) tatoué sur le bras. Au secours ! Il fait frisquet ce matin-là. Nous quittons l?hôtel, je ne suis pas très fier. Après quelques kilomètres, nous trouvons la fameuse base de commandos et ma mère (c?est elle qui conduit) arrête la voiture en face de l?entrée, de l?autre côté de la route. Dernières recommandations d?usage, embrassades, tu nous appelles quand tu peux? Je traverse la route, mon sac de sport à la main, prêt à tout mais ne m?attendant à rien, tellement j?ignore ce que mon pays exige de moi. Un sergent en uniforme kaki et béret, jambes écartées, un Famas en travers de la poitrine, est devant la porte. Comme sur une malle de voyage d?autrefois, son visage est couvert d?étiquettes : Ndjamena, Beyrouth, Bagdad, Kolwezi... Ce type a du sang sur les mains. Mais en me voyant arriver, il me sourit, c?est déjà ça. La dernière attitude humaine avant le passage vers une autre dimension, le verre du condamné avant la sentence. -Vous avez votre convocation ? -Oui, dis-je en la lui tendant. Pendant qu?il vérifie le document, il me demande : -Vous avez des bouteilles d?alcool ? Des objets de valeur ? Des objets dangereux ? Un couteau ? Ce gars-là fait du Jacques Prévert sans le savoir. J?aurais voulu lui dire que je n?avais pas non plus d?échasses ni de cocotte-minute, mais il me revient à l?esprit que j?ai dans mon sac un couteau suisse, tel que le manuel me le préconisait. -J?ai un couteau suisse. -Donnez-le moi, dit-il sur un ton ferme mais aimable. Le sketch du couteau suisse commence et ne s?achèvera que quelques jours plus tard. Je pose mon sac à terre et m?agenouille pour le chercher. Le problème d?un sac de sport est qu?il n?est pas compartimenté, c?est un fourre-tout dont il est bien difficile d?extirper ce dont on a besoin quand on en a besoin. Je sais à ce moment-là que mes parents sont toujours garés en face et que me voir affairé aux pieds de la bête de guerre doit les intriguer. Je cherche, je cherche. Je sens du coin de l??il que la voiture démarre doucement et fait un demi-tour. Mais où est-il ce putain d?ustensile helvétique à la con ? Il fait un froid de canard, en plus. Comme de bien entendu, la voiture de mes géniteurs s?arrête à notre hauteur, et j?entends le bruit électrique de la vitre passager qui descend. Comme si je ne me sentais pas assez rabaissé, il fallait que mes parents s?en mêlent. -Qu?est-ce qui se passe ? demande mon père, inquiet. Non, non, je ne les connais pas. Mes parents ? Pas du tout ! Ils m?ont pris en stop à dix kilomètres. Et ce couteau qui refuse d?être retrouvé. Je pense que mon sergent a de l?humour et de la patience mais il y a des limites à tout. Et il fait toujours aussi froid. Ma mère choisit alors son moment, le temps T comme on dirait dans les films de guerre. Elle se penche sur mon père et m?adresse une recommandation qui est certainement une des pires humiliations de ma vie : -Mets ton bonnet ! Je n?ai pas besoin de relever la tête pour savoir que mon sergent a un petit sourire en coin. Je l?entends s?adresser à ma mère : -Ne vous inquiétez pas madame, tout va bien se passer ! Je suis tétanisé. Mon compte est bon. J?ai tenté d?introduire une arme de 4ème catégorie dans l?enceinte d?une base militaire, je suis incapable de la produire quand on me la demande, et en plus je suis un petit garçon à sa maman. C?est sûr, je vais avoir un régime spécial : bite au cirage et tout le toutim. -Bon, vous me le donnerez plus tard. Entrez avec les autres. Mon sergent a pitié de moi. Il doit avoir l?habitude. Je me relève, j?ose à peine saluer une dernière fois mes parents et j?entre dans la base de Drachenbronn d?un pas rapide. Histoire que ma mère n?ait pas le temps de me dire que ma braguette est ouverte. | Bon pour le service !Thu, 01 May 2008 10:29:00 +0000 Novembre 1995. Toute la France est paralysée par des grèves et plus aucun train ne circule. Je suis pourtant convoqué pour le 1er décembre à la base aérienne 901 de Drachenbronn, en Alsace, soit à cinq cents kilomètres de Paris où j?habite. On m?y attend de pied ferme pour remplir mes obligations de jeune Français plein de santé : effectuer 10 mois de service militaire. Après des études de droit cafouilleuses et une peine sentimentale, je ne sais plus trop où j?en suis et mettre ma vie en stand-by pendant près d?un an en uniforme kaki est loin de me remonter le moral.
Deux ans plus tôt, on m?a déclaré « apte » après les fameux « trois jours » (qui n?ont duré pour moi qu?une matinée au fort de Vincennes). « Vous êtes sûr ? » « Oui, oui » m?a-t-on répondu. Bon? Je n?ai pas osé jouer les dingues pour être qualifié de P4, statut qui m?aurait fermé les portes de l?administration (que je n?ai finalement jamais poussées). Après avoir arrêté la fac, j?ai donc devancé l?appel et ma convocation n?a pas tardé. Je suis pourtant confiant : la cousine de mon cousin (dame que je n?ai évidemment jamais vue) peut me pistonner afin que j?effectue mon armée à Paris. Chouette alors !!
Je lui téléphone mais en lui annonçant que je dépends du bureau de Valenciennes, patatra ! Elle ne peut rien faire pour moi, elle qui travaille au bureau d?Evreux. Grrrr... Le piston qui lâche juste avant le décollage, c?est mauvais signe. Je dois me résigner à me lancer dans l?inconnu.
Je prépare mon sac, en me reportant au manuel du parfait petit appelé que l?on a bien voulu m?envoyer. Je prends ce qu?on me demande : une lampe, un couteau suisse (détail qui aura son importance plus tard), le minimum de vêtements et de lingerie (l?armée fournit tout, affirme-t-elle)? Sans m?en rendre compte, je suis déjà obéissant.
Mais comment faire pour rejoindre la base alors que les cheminots sont en grève ? Plutôt que d?invoquer un cas de force majeure, mes parents me proposent de m?emmener en voiture? Je leur en serai reconnaissant car rater l?incorporation à Drachenbronn ne m?aurait pas permis de me retrouver en définitive dans la « planque » que j?occuperai l?année suivante. Nous partons donc le 30 novembre pour l?est du pays, qui marche au ralenti. Nous arrivons en fin d?après-midi. Au restaurant de l?hôtel, nous devisons avec le patron qui nous apprend que Drachenbronn est une base de commandos?
Je suis alors partagé entre la peur et l?excitation. La peur de me retrouver dans un environnement hostile, dur et violent. L?excitation à l?idée de vivre une aventure « comme dans les films ». Je m?imagine Clint Eastwood dans « Quand les aigles attaquent » ou Roger Moore dans « Les Oies sauvages »? Je ne sais pas encore que je serai juste Philippe Lombard dans « Les Bidasses aux grandes man?uvres ». |
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